Fragments

Au départ, rien, si ce n’est l’entité familière et incongrue, l’animal, l’imprévisible sculpture. On ne peut rien dire à son endroit – à son envers non plus dès lors. On peut s’en laisser traverser. Tout au plus. Passivité première des étonnés que nous sommes. On dit « tiens tiens » et on prend ce qui vient là où on va. En terre étrangère qu’aucune langue ne materne. Pas de zoo pour les animaux extatiques.

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Écrire n’en revient pas de n’arriver de nulle part. Consistance asséchée d’une voix qui s’épuise à creuser le silence qui la devance. Tout partirait de là, d’après ce qui coupe le souffle. L’intemporel est sidérant, pour commencer. Sécheresse et préméditation des ruines avant le craquellement des consonnes. Ç’aurait pu en rester là. Mais il y a l’obstination rétive. Les vies de rocaille s’inscrivent à sec, d’une plume fossile, à force d’inhabitable. On dit « à force » et c’est là, dans le vent qui se faufile, quelque chose qu’on n’avait pas vu. Ça veut peut-être qu’on le dise, qu’on l’appelle d’un mot. Ça nous regarde quand on ne sait pas.

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Utopiques géographies des noms propres que les générations décalquent. C’est dire qu’elles habitent, malgré vous, malgré tout, nulle part et partout. Rien d’essentiel n’échappe à l’agrafe d’un nom. Rien de plus insensé en soi qu’un nom propre, mais la cartographie du non-sens, pour peu qu’elle se répète, plus ou moins fidèlement, un certain nombre de fois dans un certain nombre de régions, fournit au visiteur des repères infaillibles. Bien propre sur eux, transposables en toutes circonstances, les noms attrapent les lieux dans un filet à larges mailles, n’en retenant que l’essentiel. Point d’idiosyncrasies dans le noble et brillant esprit des noms propres.

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“Je n’ai pas peur du vide”, dites-vous. “Et réciproquement”, rétorque le gouffre. Devient-on fantôme à poursuivre l’écho d’une langue jamais prononcée ?  Quel est cet être étrange qui s’incarne en vertige? S’il est d’une substance, celle-ci doit être creuse. Creuse comme le pavillon d’une oreille, par exemple. Avez-vous remarqué comme les oreilles rappellent, par leur forme ourlée, les points d’interrogation, les coquillages à entendre les vagues, ou encore, comme l’évoquait un comparse, les ouïes des violon ? Je sais, vous pensez que je bats la campagne, que je pars en vrille, que j’ai un grain. C’est qu’il n’est point de corps sans grain, et réciproquement. Rappellez-vous Roland Barthes: «  Le grain de la voix, c’est le corps dans la voix qui chante, dans la main qui écrit, dans le membre qui exécute  ».

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Ne soyez pas inquiets, vous ne risquez plus rien, nous ne laissons rien en suspens, vous êtes déjà morts et nous vous garantissons que ça va durer. C’est comme si c’était fait. D’ailleurs, c’est fait. Vous êtes arrivés, vous n’êtes jamais partis. Détendez-vous. Rien ne vous arrive jamais pour toujours. Voyez comme c’est agréable. Vous avez aussi bonne mine qu’une cerise confite. Que vous êtes sucrés. Vous aimez ? Restez sagement dans le bocal. Ne vous agitez pas. Fermentez à votre aise. Voilà, c’est très bien. Vous pouvez, si vous le souhaitez, hasarder un œil au-dehors. Comme annoncé dans le prospectus, nous vous avons pourvus d’un double rang de cils, pour sécuriser la zone. Vous êtes délicieux, vraiment.

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Altération ou déplacement ? Vous y êtes, dites-vous, vous êtes arrivé. Là où personne d’autre avant vous… Personne. Puis vous. Mais qui êtes-vous pour dire qu’il s’agissait encore de vous, à l’arrivée, s’il n’y avait personne ? Peut-être n’avez –vous fait que vous traverser vous-même, contrairement à ce que vous prétendez. Vous avez vu, de vos yeux vu, oui, certes, bien sûr. Mais c’était avant, là où vous n’êtes plus. Donnez-moi donc à toucher l’endroit d’où vous revenez. Ah, vous voyez, vous n’y êtes plus du tout. Vous ne consistez pas, vous êtes impalpable, vous rêvez, marionette de la langue suspendue par les cheveux au-dessus du sommeil.

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