LES MOTS POUR NE PAS DIRE

Je me souviens de l’état dans lequel nous plongeait la rédaction des lettres à l’ancienne, dans lesquelles on offrait à son destinataire, en plus des mots, le temps passé à les tracer, consciencieusement, en tremblant un peu à l’idée que la forme des lettres sur le papier dévoile ce que les mots cachent, que l’écriture trahisse l’émotion de la main, le chemin tortueux de la pensée que la langue domestique. Je me souviens beaucoup mieux des hésitations et des ratures que des lettres qui furent effectivement envoyées, et je ne me souviens plus du tout de l’identité de leurs destinataires.

Je me souviens du bruissement délicatement douloureux du papier que l’on chiffone ou déchire, de la lettre avortée, et du soulagement éteint que provoquait à mon oreille l’impact léger de la feuille gâchée tombant au centre de la corbeille à papier. Je me souviens surtout des moments où je cherchais des yeux par la fenêtre et des mains sur le rebord de la table ce qui existait sans être là, ces mots qui ne venaient pas, ou qui ne disaient rien, ou qui en disaient trop. Je me souviens de tous ces vacillements, de ces heures inutiles et rêveuses passées à éprouver devant une feuille inerte ce que trembler veut dire. Je m’en souviens lorsque je vous écris ici, car écrire reste toujours écrire, car on s’adresse toujours à quelqu’un, car écrire c’est essayer de donner à voir et à sentir, même aux ombres muettes.

Ecrire, c’est moins le reflet de l’ennui ou de l’oubli que le reflet de la mélancolie ancienne qui nous habite. Cette mélancolie qui se repaît d’avoir tous les mots pour décrire la distance, et aucun pour la défaire. Elle se joue de nos inscriptions tendues comme autant de filets à papillons éphémères, à lucioles inflammables. Elle se joue – nous accablant de mots – de nos efforts désespérés pour retenir ce qui (nous) arrive au-delà de l’instant. Toujours trop tard, trop lents, trop lourds pour saisir ce qui passe dans l’enfance des yeux, juste avant que leur regard se trouble, nous perchons sur un fil et nos rêves piétinent, plus bas, sous les bottes des anges. Ecrire c’est attendre une image sous la peau d’un mot.

De moi il n’y a rien à dire, mais ça me regarde.

Ca me regarde jour et nuit d’un oeil rond comme la lune.

On aimerait parfois que ça s’en aille, que ça fonde sous les pluies acides. Mais en général ça reste là. Ca attend pâlement  confessions,  a-voeux,  regrets,  quelque chose de tragique, d’intense, d’authentique,et ça ferait presque sourire de voir comme ça s’obstine vainement.

Ca me regarde les jours où je n’ai l’air de rien. Même pas l’air d’une fille en pull qui gratte, ni d’une poupée gonflable en cellophane. Ces jours là je pourrais faire n’importe quoi, mais en général je ne fais rien. Je reste vautrée au raz des mots, à attendre que la marée des choses vienne les remuer, comme un verre de mer sur la plage. Ca s’ennuie à contre jour  comme un fond de bière plate dans le cul d’une canette.

Ca me regarde aussi les jours où j’écris de tellement loin, dans ma langue étrangère, qu’il faudrait des racines en béton armé pour m’arrimer aux rivages quotidiens. Le large guette de l’intérieur, la bougeotte immobile se repaît d’un corps-chrysalide. L’adolescence nous guette encore chaque jour là où tout explose et percute. Ca lâche prise et retombe… toujours côté déconfiture,  à côté de mes pompes qui ne me disent plus rien.

Désagréable état d’écluse à retenir la rouille dans un vague roulis. Ecrire s’amène là, dans les turbulences écarlates des heures troubles. Tachycardie: accoucher d’une lueur à coups de marteau.

Ca me regarde encore certaines nuits tellement interminables que seule l’odeur du café fort paraît suffisamment crédible pour attester du prochain retour du matin. Insomniaque je hume à la cuisine les grains noirs en décomptant les heures. Et je songe qu’il faut bien qu’il y ait, au fond des tasses, quelque chose de solide, d’insoluble dans le temps.

Je cherche mentalement, du bout de la cuillère, à toucher la blancheur de l’émail, quelque chose qui soit aussi vrai que des dents définitives. Et je sais que ce ne sont que des rêves de mal endormie.

Me contacter:  photosettremblements@gmail.com

 

 

4 réflexions sur “LES MOTS POUR NE PAS DIRE

    • Cher Pierre,

      Merci pour votre visite, et pour ces mots… ainsi que pour votre peinture, au plus près des battements et des rythmes terrestres… j’aime beaucoup!

      Bien amicalement,
      Antoinette

      J'aime

  1. Tenez, je vous retouve ici, apres vous avoir « vu » la-bas, en abonnee, ce « la-bas » en videos.

    Votre ecriture, en fissilite, au Nord de l’Ame.
    epanchee, en penchee, prete a tomber aux decades des secondes.

    Christophe

    Aimé par 1 personne

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